Je suis tombe il y a quelques semaines sur un blog sur les DRH en Francais. Son ton corrosif m’a tout de suite accroche, et son dernier billet est une petite merveille d’humour caustique sur le theme de l’expatriation. Je vous laisse savourer.

Au début, on a du « soleil plein les yeux ». Après, ça se corse. Cette semaine, le DRHache dépeint les heurs et malheurs d’un expatrié en Asie avec sa petite famille, ravi par la perspective « de construire une vie de couple en dehors des pressions familiales et une vie professionnelle surchargée de responsabilités. » Mais il n’oublie pas les affres du retour.

Un soir il revient chez lui avec du soleil plein les yeux.

On vient de lui proposer de partir trois ans en Asie. Il a une trentaine d’années, une femme qui travaille un peu mais sans passion, et un enfant en bas âge. En rentrant dans le groupe il y a trois ans, il a fait savoir qu’il était candidat à l’expatriation. Et ça y est.

L’Asie… l’inconnue totale, une foule d’idée reçues, le parfum de l’exotisme – Tintin au Tibet, Jackie Chan et l’art de la guerre de Sun Tzu Lao Tseu ou Bruce Lee je ne sais plus, Confucius (ça veut dire la confiance, non ?), les rizières et la guerre d’Indochine d’oncle Edmond ou d’Alain Delon – , et surtout la nouvelle vie, la fuite de cet environnement parisien qui commence à lui peser, la possibilité de construire une vie de couple en dehors des pressions familiales et une vie professionnelle surchargée de responsabilités puisque là-bas, tout est à faire, tout est à prendre.

Madame lâchera son job parce qu’à cet âge-là elle se dit
1/ qu’elle en retrouvera un sur place
2/ qu’on ne peut pas rater l’occasion
3/ que le salaire proposé à son mari plus les avantages sont nettement supérieurs à leurs revenus actuels cumulés
4/ que c’est lui qui commande
5/ qu’elle va en profiter pour faire un ou deux enfants de plus
6/ que YES, ÇA Y EST JE PEUX M’ARRETER DE BOSSER SANS CULPABILISER.
Les femmes qui refusent les expatriations, oh combien invoquées comme parapluie par le gars qui n’a aucune envie d’aller à Séoul, sont assez peu nombreuses dans la vraie vie.

On en retrouvera quelques-unes dans les cocktails de l’ambassade le 14 juillet se gavant de toast aux œufs de lump et se présentant comme « l’épouse du N°3 de Charnel. Mon mari est responsable de la zone et il voyage énormément». Elles ont l’illusion que ce classement bien quantitatif leur fait office de statut social, le temps de trouver leurs marques, certaines n’en sortent jamais, d’autres se détendent, et Dieu merci toutes ne rentrent pas dans le jeu. Mais on voit quand même se reproduire les castes de l’entreprise. Et si la femme du patron de site se doit de voir les nouvelles arrivantes, c’est plus dans un souci de protection maternello- professionnel que pour élargir son réseau de copines.

Le groupe est très implanté localement, mais rien sur ses activités, qu’il doit monter de zéro. Il passera donc la première année à se battre en interne contre les expatriés professionnels qui ont 15 ans de plus que lui et voient d’un mauvais œil ce jeune dindon payé au moins autant qu’eux venir monter une nouvelle activité potentiellement fructueuse. Il bénéficiera de l’appui ponctuel et en demi-teinte du grand chef local, qui aimerait bien voir les fruits de cet investissement tomber rapidement mais qui ne veut pas non plus blesser ses barons.

Les premières années seront difficiles pour lui.

La cage dorée dans laquelle il évolue sur le plan familial rajoute une pression insidieuse à celle d’un métier difficile dans lequel on est corvéable à merci, et où revenir travailler le week-end semble normal. Son épouse et ses enfants (car il en fait d’autres sur place) sont comme des coqs en pâte, mais l’entier de l’équilibre financier repose sur ses épaules : en cas de crise professionnelle et s’il doit rentrer, il provoquera un tsunami familial : changement de vie, d’appartement, d’école, de climat de vacances. TOUT sera modifié en deux mois.
Il le sait et n’aime pas ça.

Il profite aussi d’un environnement réellement exotique et d’un confort matériel insensé. La chambre de la femme de ménage philippine de l’autre coté de la cuisine (8 mètres carré avec deux lits) lui paraissait inacceptable mais il s’y est fait, et de toute façon elles sont beaucoup plus heureuses chez les blancs qui les traitent avec humanité, n’est-ce pas ? Il commence à croire à tous ces standards répétés comme des mantras par les expatriés en quête de bonne conscience, il profite de la piscine et prend une deuxième femme de ménage pour le dimanche, parce que bon.

Il a le risque du coup de bambou, l’attirance un peu trop marquée pour l’idée qu’il se fait des charmes dociles de la féminité asiatique, mais il voit quelques couples de ses amis se liquéfier, ce qui le calme. Il croise de plus quelques ingénieurs boutonneux qui n’en reviennent pas de l’amour qu’ils peuvent inspirer et qui vantent les charmes des femmes asiatiques parce qu’ils n’ont jamais été en situation de connaître ceux de leurs compatriotes, trop fières disent-ils…

Il a de grosses responsabilités maintenant, et rencontre régulièrement des dirigeants de la banque en visite et donc d’assez bonne humeur, il établit des contacts et un réseau inatteignable par ses anciens camarades restés au siège, qui lui vaudra de bonnes grosses jalousies lorsqu’il devra rentrer.

Il sort de la bulle par le travail fourni, mais son épouse, qui a quitté son emploi avec une banane qu’elle a eu du mal à masquer, se fait très bien à cette nouvelle vie confortable, avec beaucoup de moyens, peu de charges et de contraintes. Ils croisent des expatriés perdus pour la science, qui ne pourront jamais rentrer travailler en métropole et qui vomissent sereinement sur la maison mère. A 10 000 km, c’est moins risqué.

Ils font le choix de voir des étrangers, on n’est pas parti aussi loin pour se retrouver à Versailles, mais ne s’aperçoivent pas que ces nouveaux amis s’en vont un jour et qu’on ne les reverra pas, Houston reste plus hors de portée que Meudon, même avec internet.

Et puis un jour il faut rentrer. Par choix personnel (c’est maintenant ou jamais). Par fin de contrat. Par renouvellement des cadres… A Paris, un certain nombre de carabine à lunettes sont braquées sur la porte de l’avion : « Les places de management sont prises, on ne vous connait plus, on va vous trouver quelque chose, mais après tout c’est vous qui avez voulu rentrer, nous on aurait pu vous laisser là-bas trois ans de plus, ça aurait fait dix ans tout rond, que savez vous faire ?

Le premier poste est donc douloureux, mais il a le mérite d’exister, l’expatrié garde une certaine pérennité professionnelle, il continue à se mouvoir dans un milieu un peu connu, et il est occupé.

Mais sa femme….

Sa femme doit tout changer en trois mois, perdre ses amies, déployer un effort logistique impressionnant, puis laisser retomber la mayonnaise et se retrouver un dimanche de la Toussaint chez ses beaux parents pour le déjeuner où l’on parlera de l’éducation des enfants et des grèves de la RATP.

Elle n’a rien à faire de ses journées, reproche sans forcément l’exprimer à son mari la fin de cette parenthèse. La fameuse bulle de l’expatriation s’est transformée en une boule de flipper qui rebondit sur tous les champignons d’un Paris assez peu accueillant, et où l’on est tellement moins exceptionnel…

Les dépressions sont légions.

Les divorces sont cohortes.

Certaines entreprises acceptent leur responsabilité en amont : il arrive par exemple que l’on inclue dans le package des expatriés au moment du départ un contrat d’outplacement pour l’épouse au retour, façon de prévoir un atterrissage contrôlé. Mais dans la majorité des cas c’est : débrouillez vous, on vous a assez bien payé comme ça.